[#1] LUMIÈRE 2017: OPENING | MICHAEL MANN | DEL TORO

Pour ces trois premiers jours de festival du coté de Lyon, des rencontres et projections inoubliables animées par les plus grands. Récit de ce début on ne peut plus riche du Festival Lumière 2017. 

Dans le registre de la passion cinéphile, il se pourrait bien que le Festival Lumière de Lyon soit the place to be en ce mois d’octobre – où le soleil tape plus que les feuilles ne tombent.  Et ce sont effectivement trois premiers jours absolument radieux que nous ont offert Thierry Frémaux, Bertrand Tavernier et toute l’équipe de l’Institut Lumière. Et ça a commencé samedi 14 octobre dans une Halle Tony Garnier transformée en une vaste salle de cinéma pour, d’abord, faire défiler un parterre de stars comme rarement on en croise dans les festivals en France: Alfonso Cuaron, Guillermo Del Toro, Michael Mann, Robin Campillo, Tilda Swinton, Daniel Brühl…

Accompagnés sur scène par des stars évidemment francophones (Gérard Jugnot, Marina Foïs, Christophe Lambert…), ils ont donné ensuite le coup d’envoi de ce festival qui, au cours de cette cérémonie, aura rendu hommage non seulement à Eddy Mitchell, grand passionné du septième art, mais aussi à Jean Rochefort, décédé il y a quelques jours de cela. Une occasion pour Bertrand Tavernier de parler d’un homme « aux qualités immenses », tout cela dans une solennité à laquelle la salle a répondu instinctivement par une standing ovation. Parsemée de multiples surprises et de dialogues passionnés, cette cérémonie se clôt de manière magistrale avec la projection géante de La Mort aux Trousses d’Alfred Hitchcock, que l’on ne cessera de faire (re)découvrir, et surtout sur grand écran.

Dialogue entre Michael Mann et Guillermo Del Toro

Croiser autant de passionné(e)s exerçant dans le métier, ça donne déjà le ton du festival. Et c’est à l’occasion d’une master class exceptionnelle à l’Auditorium de Lyon, le lendemain, que Michael Mann a pu exposer au public sa passion pour le cinéma. Lui, le réalisateur de CollateralMiami Vice ou encore Le Dernier des Mohicans s’est assis à la même place que Quentin Tarantino l’an dernier pour nous confier des anecdotes sur sa carrière, sa position de cinéaste, les caractères de ses personnages, mais aussi pour présenter la restauration 4K de son chef-d’oeuvre Heat, projeté dans la foulée. A côté de lui, un invité surprise: Guillermo Del Toro himself, également salué par tout le public de l’Auditorium.

C’est donc une conversation passionnante qui s’installe entre les deux géants du cinéma américain, se retournant parfois quelques compliments. Et c’est Michael Mann qui est le premier à exprimer ses respects: « Guillermo fait de fabuleux dessins qui lui permettent de créer des espaces, des atmosphères, des créatures, de visualiser des univers fabuleux. Moi, je n’ai pas ce don, et je me débrouille comme je peux pour arriver à anticiper les images que je veux créer. » Mais à cela GDT rétorque: « Le trésor que j’ai entre les mains, c’est le scénario de « Heat » annoté par Michael Mann (il le montre au public). Et je dois vous dire que les notes qui y figurent sont d’une précision et d’une richesse en informations tout à fait aussi évocatrice que l’est le dessin. »  Une rencontre qui inspire le respect non seulement entre les deux cinéastes, mais aussi entre eux et le public.

Outre cette sympathie, Michael Mann a pu répondre aux diverses questions de GDT et de Thierry Frémaux, venu animé la rencontre. Quand le réalisateur du Labyrinthe de Pan lui confie avoir discerné des liens dans une filmographie malgré tout diverse, et notamment vis-à-vis d’une certaine vision de l’Amérique, Michael Mann répond ainsi: « Ce qui meut et lie tous mes personnages, ce sont leurs conflits intérieurs, c’est ce qui les nourrit. Quand vous regardez « Le Solitaire », le personnage de Frank en est la propre incarnation. Le conflit est une source de mon écriture, à travers cela je fabrique l’intimité et la vérité des personnages afin que le spectateur lui-même puisse être concerné par cette intériorité. »

« Le spectateur est un animal intelligent et vif, et je dois comprendre cela en tant que cinéaste, c’est-à-dire m’adapter au spectateur et lui permettre de comprendre les personnages et l’univers. Et je le traduis de manière très concrète: d’abord avoir le projet et la dynamique du film d’action, et tout arrêter; raccompagner les héros dans leur intimité. »

Avant la projection de Heat, il était évident que le réalisateur distille quelques mots sur l’un de ses films les plus connus et dans lequel il formule un véritable coup de cinéma en rassemblant pour la première fois en face-à-face sur grand écran Robert De Niro et Al Pacino« ce sont les acteurs parfaits pour jouer les deux rôles. Lors de la scène du face-à-face autour d’un café, j’ai tourné avec les deux caméras simultanément. Si vous bougez un peu la première caméra, vous voyez l’autre juste en face. » Il s’est également confié sur la présentation du film à la Warner: « les grosses têtes de la Warner ont tiré à pile ou face pour décider de réduire la durée du film d’une demi-heure. Finalement, après la projection, ils ont gardé le montage initial. J’ai entendu quelques hurlements une fois que je suis sorti de la salle. Ils étaient au pied du mur, et ne voulaient plus jamais l’être. »  Enfin, pour résumer ce film et la situation sentimentale des deux personnages, Michael Mann cite un extrait d’un poème : « La femme est trop facile / L’homme est trop rapide / L’amour est trop court. » Rien de plus beau pour clôturer cette rencontre d’une heure, suivie d’une projection absolument exceptionnelle de ce fameux Heat, ce western moderne et sentimental au coeur d’un Los Angeles crépusculaire et teinté de violence. Une grande soirée, un grand film: bonheur!

« J’ai vécu une enfance de merde » – Guillermo Del Toro

Sur notre lancée, nous nous rendons le lundi 16 octobre à la Comédie Odéon pour assister à la master class de Guillermo Del Toro – que nous avons décidé, oui, de ne plus lâcher. Dès son entrée dans la salle, un véritable triomphe offert par le public, quelques larmes de bonheur versés par les yeux enfantins de Didier Allouch, le monsieur Oscars de Canal, tout cela sous les yeux, aussi, de son compatriote Alfonso Cuaron, présent dans la salle. GDT nous rappelle parfois Tarantino dans sa manière de lâcher les mots (pas moins de cinq « motherfuckers ») et d’exprimer les sources de ses passions, très rattachées à son enfance torturée: « J’ai vécu une enfance de merde. Je me suis nourri de ma solitude à travers les lectures et les images fantastiques. Il y avait les comics, le cinéma, la télévision mais aussi et surtout l’église, elle a traversé toute mon enfance lorsque j’ai longuement été éduquée par ma grand-mère. Tout les dimanches, je faisais le porte-parole de la Vierge Marie dans les catacombes d’une église gothique. »

L’histoire de son enfance est une histoire d’expériences, mais aussi de visions et de références: « La maison de ma grand-mère contenait un immense couloir qui menait jusqu’aux toilettes. Quand je déambulais dans ce couloir, j’avait toutes les peurs du monde. C’est d’ailleurs le même type de couloir que l’on retrouve dans « L’Echine du Diable ». Pire encore, ma grand-mère récupérait les capsules des bouteilles, les posait à l’envers dans mes chaussures. Du coup je marchais avec des pieds ensanglantés. » Son rire communicatif donne la sensation que le réalisateur voit désormais ses expériences passées comme de véritables inspirations et qu’il a su rééditer à travers ses mondes fantastiques. « Les parents et les monstres font peur, mais de manières différentes. Les parents, on ne s’y attend pas, ce ne sont pas leurs rôles. Tandis que les monstres, eux, font ce qu’il leur ressemble, contrairement aux parents. » 

« Je n’ai aucun problème à imaginer, car c’est ce qui fait sens au cinéma. Les contes de fée réinterprètent le monde qui nous entoure, et le fantastique parle à l’universel et possède cette capacité politique et philosophique. […] Il est impossible que l’art soit objectif. »

Récent récipiendaire du Lion d’Or au dernier Festival de Venise pour The Shape of Water, Guillermo Del Toro a profité de cette rencontre pour donner sa vision du genre fantastique: « Ceux qui se dirige vers tout importe peu, finalement. Mon but est de signifier quelque chose, de raconter « ce qui a l’air vrai ». Il faut distinguer la texture du texte, et le genre se prête parfaitement à cette idée. » Décrit comme un cinéaste romanesque, poétique et visuel par Thierry Frémaux, GDT est l’un des piliers du cinéma contemporain et va jouer de ce statut en compagnie de plusieurs autres cinéastes pour fabriquer une sorte de Hitchcock/Truffaut des temps modernes. Il cite déjà deux noms pour cette collaboration visant à redorer l’image du cinéma à travers notre ère moderne: Michael Mann et George Miller, le réalisateur de Mad Max Fury Road« Le but est de réévaluer les maîtres d’un point de vue formel »,  lance-t-il.

Un projet alléchant qui nous permet de mieux comprendre la vision du réalisateur sur l’évolution du cinéma, et notamment son rapport avec le medium des séries: « A l’air du download, on couche littéralement avec son ordinateur. Regardez, vous êtes plus souvent au pieu avec votre ordinateur qu’avec votre conjoint ! Non ?! Il y a des images mythiques au cinéma qui n’existent pas pour les séries. Prenons « 2001 », on se souvient du bébé dans l’espace à la fin. Prenons maintenant « The Sopranos », série que j’adore : je suis incapable de vous dire une image qui m’a marqué. » Et pour finir cette riche discussion, sa vision de son métier de cinéaste: « ce qui est beau quand on fait un film, c’est qu’on gère un seul geste artistique avec une centaine de personnes. » Une notion de collectif qu’une fan a très certainement ignoré lorsqu’elle a spoilé à toute la salle la fin de The Shape of Water, projeté la veille en avant-première – c’était pas sympa, vraiment.

Rendez-vous vendredi pour un second récap’ du Festival Lumière 2017 !

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