FESTIVAL DE CANNES – LE VERDICT DE LA RÉDAC’

Il nous a fallu du temps pour prendre le recul nécessaire sur notre expérience cannoise, au printemps dernier. Deux mois plus tard, nous vous dévoilons tous nos coups de coeur. À vos agendas!

Au terme caniculaire d’un superbe mois de mai, une poignée de nos rédacteurs a eu la chance d’assister à la 70ème édition du Festival de Cannes; certains pour la première fois, d’autres pour la seconde. Au long de cette semaine, nous nous sommes relayés pour voir un maximum de longs-métrages, tant en Compétition que dans les autres sélections de l’événement. Au total, nous avons vu seize films, à une cadence passionnée pouvant atteindre cinq projections (et autant de bouteilles d’eau) par jour.

Loin de nous l’idée de nous plaindre, nous avons en réalité beaucoup, beaucoup ressenti au long des séances partagées entre les superbes salles du Festival (Grand Théâtre Lumière, Soixantième, Debussy, …). Forcément, nous avons eu des moments de somnolence irrésistible et contagieuse lorsque François Ozon nous a imposé son ersatz BDSM cheap de Rosemary’s Baby avec le gênant L’Amant Double, ou que Diane Kruger – en dépit d’une interprétation irréprochable – se perdait dans les grossièreté d’un scénario proche du téléfilm turc avec Aus Dem Nichts. Mais aussi et surtout, nous avons ri, tremblé, vibré, voyagé, et à bien des reprises retenu notre souffle au fil d’une succession de créations surprenantes.

Britanniques, suédoises, coréennes ou encore grecques, les productions ont rivalisé de force et d’originalité au cours d’une édition pourtant décrite par la critique comme moyenne, voire décevante. Loin s’en faut, nous vous promettons que nos huit coups de coeur du Festival valent le détour, et devraient indéniablement figurer dans les classements des meilleurs films de l’année des spécialistes du domaine. À notre grand désespoir, nous n’avons pas pu voir 120 Battements par Minute, malgré toutes ses promesses. Si le Jury de Pedro Almodóvar – et ses homologues – a définitivement scellé la destinée cannoise de ces oeuvres, il nous tenait à coeur de vous donner notre avis, complété de nos observations.

Nous vous souhaitons là bien des découvertes, et vous donnons rendez-vous très, très bientôt.
PS: Les films sont classés par date de sortie sur nos écrans, et non par note ou préférence.

 

OKJA | Bong Joon-Ho — Compétition — 28.06.2017

OKJA est avant tout est un film qui déborde d’amour. Fable moderne sur l’écologie et la sauvegarde des espèces, l’oeuvre de Bong Joon-ho nous offre le duo le plus attachant de l’année au cinéma, et surtout le super-cochon le plus génial du septième art, non sans rappeler E.T., sans les longs doigts tout fins. Condensé d’action – et d’humour – au casting ahurissant, OKJA est ainsi une réflexion passionnante sur la force de l’amitié, la domination auto-proclamée de l’homme et le véritable sens de la justice.

C’est là toute la maestria du cinéaste sud-coréen: c’est sans gentil, ni méchant que le réalisateur nous délivre le plus universel des messages, pourtant libre d’interprétation. Difficile de dire non à tant de candeur et de richesse d’esprit, surtout face au son des polémiques. Chapeau bas, sur toute la ligne!

PATTI CAKE$ | Geremy Jasper — Quinzaine des Réalisateurs — 30.08.2017

Au-delà de réussir l’exploit d’un ‘biopic musical’ à la 8 Mile (au féminin), Patti Cake$ est un coup de coeur indé jonché de petits soleils; ces vibrations rares et sincères que l’on aime tant vivre en salles. Avec son quatuor loufoque formé de Patti, de son meilleur ami gay d’origine indienne, de sa grand-mère bad ass et du punk black metal Basterd, le film nous transporte avec toute sa collection de mélodies catchy.

En découle l’une des meilleures bandes originales du Festival, à son paroxysme avec le monstrueux final Tough Love. Malgré quelques facilités de scénario, Patti Cake$ promet une belle séance de cinéma, de celles avec les pieds qui tapent le sol à chaque refrain. On attend la version studio avec impatience.

GOOD TIME | Ben Joshua Safdie — Compétition — 13.09.2017

Good Time fut l’une de nos plus grandes claques de la Compétition. Porté par un Robert Pattinson époustouflant (son meilleur rôle), le film des frères Safdie rappelle les plus grands Michael Mann, Heat en tête. Rythmé par les compositions hallucinogènes de Oneohtrix Point Never, le long-métrage se veut un film d’action au sens le plus strict du terme, pour 90 minutes haletantes, qui ne laissent absolument aucun répit au spectateur. Et la voix caverneuse d’Iggy Pop lorsque les crédits défilent… Frissons.

Scotchés dans nos fauteuils, nous avons nous aussi vécu cette nuit terrible dans un New York crade et terrifiant de réalisme, autour de l’histoire non moins louche d’un braquage raté par deux frères trop amateurs pour espérer s’échapper de leur galère. En résulte une course contre l’impossible, et la promesse d’un grand huit émotionnel quatre étoiles. Ah, que Good Time porte bien son titre. Foncez!

THE SQUARE | Ruben Östlund — Compétition [Palme d’Or] — 18.10.2017

Par un doux hasard, nous avons eu la chance de voir The Square à la suite de la remise de la Palme d’Or à son réalisateur Ruben Östlund. Tandis qu’une partie de la Rédaction l’avait vu dans le cadre de sa première projection, les autres ont ainsi pu juger du lauréat 2017 en connaissance de cause. Globalement, nous avons tous passé un bon moment devant The Square, en compagnie de son personnage principal, un conservateur de musée confronté à une pluie de situations personnelles et professionnelles qui l’amèneront à grandir, bien souvent au travers de prismes humains et sociaux parfaitement exploités.

En effet, le long-métrage suédois est une réflexion comique mais profonde sur la compréhension de l’Autre, de l’Espace, de l’Objet, des rapports interpersonnels et de l’importance très relative de nos obligations. Si le film pêche parfois dans le développement de ses personnages (on pense notamment à Elisabeth Moss), il n’en reste pas moins une oeuvre touchante sur l’entraide, la solidarité et l’écoute dans les univers rarement représentés de la culture, et notamment du musée et du mécénat. Toni Erdmann 2.

THE KILLING OF A SACRED DEER | Yorgos Lanthimos — Compétition — 01.11.2017

Visuellement ultra léché, le cinquième film de Yorgos Lanthimos (Canine, The Lobster) pourrait bien être son plus abouti, et de facto son meilleur. Comme à son habitude, le réalisateur grec dirige ses acteurs à la perfection, le couple glacial Colin Farrell / Nicole Kidman en tête. Et comme à chaque fois, il nous laisse seuls juges de son oeuvre, toujours aussi personnelle, singulière, fantasmagorique, et portée par une bande originale grandiloquente, pour une dimension tragédienne à tomber par terre. Littéralement.

Ainsi, ce très sérieux candidat à la Palme d’Or aura eu le mérite de remporter le Prix du Meilleur Scénario; une récompense amplement méritée au vu de la richesse et de l’originalité de sa thématique, et de la froideur absolue des images qui la portent. Pratiques sexuelles morbides, souffrances physiques et psychologiques, sacrifices inconcevables, … tout est réuni pour diviser les cinéphiles, mais aussi pour un sommet dramatique à la résonance choc, non sans rappeler le culte Funny Games de Michael Haneke.

THE FLORIDA PROJECT | Sean Baker — Quinzaine des Réalisateurs — 20.12.2017

Oh là là… Quelle réussite! The Florida Project est le deuxième film de Sean Baker, le réalisateur quarantenaire qui avait déjà conquis Sundance avec son excellent Tangerine entièrement filmé à l’iPhone. C’est désormais à la caméra, la vraie, que le new yorkais dépeint son Amérique à lui, avec des couleurs extraordinaires aux dominantes jaune et lavande, au fil de paysages pastels qui transpirent le continent, l’enchantent et le désenchantent. Par ailleurs, rien de surprenant pour le film qui clôt la trilogie floridienne du distributeur indépendant A24, après Spring Breakers (Harmony Korine) et Moonlight (Barry Jenkins).

The Florida Project est bel et bien de ceux-là, et offre lui aussi un florilège de plans magnifiques, aussi bien de splendides couchers de soleil que de zones commerciales – a priori – dénuées de toute âme. Tout au long de son périple initiatique, la petite Moonee nous fait voyager dans des rêves bien plus grands qu’elle, et nous embarquons sans même regarder dans le rétroviseur. Tout en explorant les horreurs du réel (pédophilie, services sociaux, addictions), c’est à travers l’innocence éblouissante de ses trois marmots malpolis que Sean Baker nous délivre la vision la plus authentique possible du ‘rêve américain’ d’aujourd’hui. Mention spéciale à Willem Dafoe, parfait dans son rôle de janitor bienveillant.

VERS LA LUMIÈRE | Naomi Kawase — Compétition — 10.01.2018

Habituée du Festival de Cannes, Naomi Kawase revient avec son nouveau long-métrage de fiction après Les Délices de Tokyo, cette fois sur un ton plus poétique et planant que dans son précédent et s’aidant de gros plans, elle nous raconte l’histoire d’amour entre une audio-descriptrice de films pour malvoyants et un photographe qui perd la vue petit à petit. Une histoire qui finalement nous parle aussi du cinéma et de sa capacité à capter réel et imaginaire, Ibrahim Maalouf qui s’occupe de la composition vient ajouter une ambiance qui dépasse celle de la vue et signe une collaboration réussie avec la réalisatrice.

Enfin, des similitudes entre l’héroïne et l’artiste elle-même (père disparu) et l’émotion qui a régné dans le Grand Théâtre lors de la standing ovation auront fini par nous conquérir, au-delà de la lumière du film.

YOU WERE NEVER REALLY HERE | Lynne Ramsay — Compétition — TBA

Il n’avait plus rien à prouver, et pourtant. Après nous avoir tout à tour bouleversés (Two Lovers), estomaqués (La Nuit Nous Appartient), fascinés (The Master), perdus (I’m Still Here), baladés (Inherent Vice) ou poussés à le détester (Gladiator), Joaquin Phoenix est venu chercher le prestigieux Prix d’Interprétation Masculine à Cannes, dans ses Converse d’un cool taillé à la grandeur de son jeu. Et pour cause, l’acteur est d’une puissance bestiale, mystique, surhumaine dans You Were Never Really Here, deuxième long-métrage de Lynne Ramsay (We Need to Talk About Kevin), avec une prestation silencieuse, mais inoubliable.

Dans ce survival ermite hagard-petite fille aux allures du Taxi Driver de Martin Scorsese, la cinéaste offre une vision brute et brutale d’un massacre annoncé (imaginez Drive, mais à pieds), avec un personnage hanté par des angoisses et démons magnifiquement retranscrits à l’écran. La séance s’achève sans crédits, nous laissant estomaqués, avec une impression inédite. Ne serait-ce que pour cela, You Were Never Really Here est une expérience unique, à ne surtout pas manquer cette année (ou la suivante).

 

Autres films vus: The Beguiled (Sofia Coppola), How to Talk to Girls at Parties (John Cameron Mitchell), Jupiter’s Moon (Kornél Mundruczó), Sans Pitié (Byun Sung-Hyun), The Villainess (Jeong Byeong-gil), Wind River (Taylor Sheridan), Wonderstruck (Todd Haynes).


Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *