LA PLANÈTE DES SINGES : SUPRÉMATIE – AVE CÉSAR [CRITIQUE]

Pour marquer le coup, la trilogie moderne de La Planète des Singes nous offre avec Suprématie un troisième volet émouvant et exigent : le meilleur blockbuster de ces dernières années, et le meilleur film de la saga.

Au commencement de la saga La Planète des Singes, il y a le film de 1968 qui, de par son succès, aura lancé la toute première franchise de l’histoire de la science-fiction. La pérennité de celle-ci au fil des années aura marqué des générations et des générations de spectateurs, jusqu’à aboutir à cette trilogie moderne créée en 2011 et désormais terminée avec Suprématie. Deux extrémités, certes, mais un parallèle fascinant : celui du regard halluciné sur l’humanité, comme une mise en scène constante d’une altérité à la fois émouvante et dégradante, comme si le temps d’une projection était voué à fabriquer le miroir de l’humanité.

Suprématie est un film vaste aux dimensions politiques exigeantes et corrosives par leur regard sur l’humain et ses vecteurs sensoriels, jusqu’à retourner le parti-pris du spectateur : ces singes qui ne cessent de le fixer ne peuvent qu’accentuer cette sensation. A mi-chemin entre le film de vengeance et le western contemporain – avec un petit détour par le film d’évasion -, la dernière perle du talentueux Matt Reeves se révèle supérieure à L’Affrontement en termes de mise en scène : plus organisée, elle respire l’harmonie, sans constituer des tiroirs inutiles qui pouvaient faire l’effet d’un petit malentendu dans le dernier acte de L’Affrontement. A signaler également : la composition mélancolique de Michael Giacchino qui accompagne la quête de César, le singe-surhomme de cette trilogie.

Puisque César joue un rôle grandeur nature dans Suprématie, difficile d’être enthousiaste tant le personnage aura déjà marqué de son empreinte les deux derniers volets de 2011 et 2014 : qui s’extasie devant The Dark Knight Rises, à titre d’exemple ? Avec un héros pareil et un tel effort d’écriture autour de lui, il est maintenant temps de considérer La Planète des Singes comme la franchise la plus riche et la plus respectable de l’histoire au cinéma, très loin des considérations grandiloquentes – et actuelles – de Star Wars ou des recyclages insipides. César, c’est un destin émouvant, un miroir auquel il est difficile de croire : cette motion-capture, assommante de réalisme. Oui, comme un reflet, à en témoigner les différents jeux de regards qui parcourent le film : cette scène avec Nova dans la prison ; un instant de beauté rarement atteint dans les blockbusters modernes.

Divisé en deux parties, Suprématie donne l’impression d’un condensé aussi mystérieux que singulier d’une humanité condamnée par elle-même : ses erreurs la conduisent à se retrancher, à fabriquer des murs, dans l’espoir de se retrouver dans un néant existentiel symbolisé par la perte de la parole. Un néant remarquablement mené par l’alter-ego du colonel Kurtz : un personnage fou, mais que l’on contemple dans l’évolution de sa folie, elle-même empreinte d’un secret aussi lourd que le retranchement qui condamne cet homme ; presque attachant.

De l’impact dramatique qui ressort de son suspense accablant pour sa portée contemporaine, Suprématie étale sa vision nietzschéenne pour mieux trouver sa proie, tout en lui laissant le choix de choisir ce qu’il décide de voir. C’est ainsi tout l’enjeu du singe vieillot et un peu débile qui surgit au milieu de nulle part : quitte à ignorer son prochain, autant rire de l’autre. L’altérité avec soi. C’est très certainement le point fort du film : faire du spectateur un personnage à part entière d’un univers dont la consonance moderne lui appartient autant qu’elle le dépasse. Faire le choix de rire, de respirer, face à cet environnement d’une hostilité complètement folle et qui nous oblige à dévier le regard, à ne croire qu’à un futur qui, finalement, ne nous appartient pas. Un film habité, partagé par l’envie d’en terminer et l’envie de continuer. La guerre est le centre de gravité de la dramaturgie, tout est une question d’opposition : pour le meilleur, oui, compte tenu de ce qui nous est montré, mais aussi pour le pire…

Coup de maître que ce Suprématie, autant sur le point de vue cinématographique que sur son esthétisme au combien symbolique, qui en dit long sur la richesse de la saga. Sincère et émouvant, ce film confirme que la trilogie qui vient de s’achever est certainement la plus réussie depuis The Dark Knight, dans laquelle une autre icône était sujette à une renaissance. De par son exigence, Matt Reeves peut quitter le navire avec fierté ; et nous, dire au revoir à l’une des sagas les plus exploitables de tous les temps.


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