MOTHER! – PROJET X [CRITIQUE]

Dans la lignée de ses meilleurs thrillers psychologiques, Darren Aronofsky propose aussi avec Mother! son film le plus conceptuel. Une oeuvre-marteau qui ne vous laissera pas indifférent. 

Tremblant et symbolique, le cinéma de Darren Aronofsky n’a cessé de s’imposer comme une véritable expérience, de la claustrophobie de Requiem for a Dream jusqu’à l’obsession dévastatrice de Black Swan en passant par la rédemption abrupte de The Wrestler. Suite à son passage contrasté sur l’Arche de Noé il y a maintenant trois ans, le réalisateur doit absolument se racheter et prouver qu’il demeure une référence en termes de thriller psychologique. Et il y parvient avec brio puisque Mother! est non seulement un film qui rivalise avec ses maîtres d’œuvre, mais aussi son plus conceptuel compte tenu du minimalisme de sa narration et de la pesanteur phénoménale de sa mise en scène. Un vrai point d’exclamation, en somme.

Ce choc des extrêmes rend compte une fois encore de l’obsession d’Aronofsky d’étaler aux yeux de tous les démons qui pourchassent nos valeurs, que ce soit à travers la nature des personnages ou leur altérité avec cette forme de meilleur monde possibles – Leibniz, si tu nous entends. Le personnage de Jennifer Lawrence est à la croisée de ce parti pris, constamment dans l’idée de l’entretien tout en rêvant d’un paradis à ciel ouvert. Seulement, son isolement la condamne à revoir ses plans, et à la déchéance finale. C’est donc tout l’enjeu du film : faire la surenchère de l’ostracisme dont elle est victime, et provoquer la terreur et l’incompréhension. Cela passe effectivement par une relation paradoxale avec son mari, la succession des inconnus qui foulent cette baraque paumée et, comme toujours chez Aronofsky, une certaine idée du chaos humain. Cette maison est phénoménale, malpropre, inerte : une véritable faille dans l’existence puritaine – car jamais Jennifer Lawrence n’aura paru aussi si sensible et effrayante à la fois.

Tels des automates, chaque entité du film converge vers ce désir d’uniformité du film. De la froideur de l’espace jusqu’aux habits grisâtres de l’actrice en passant par le visage totalement inanimé de Javier Bardem – comme une sorte de parodie de lui-même –, Mother! est un parfait traité informe de sa cinématographie. La mise en scène n’est jamais dans la suggestion et propose une ultra-subjectivité, c’est bien le mot, qui ne démérite pas à côté du quatuor de Requiem for a Dream ou les projections mentales de Nina dans Black Swan. Seuls ombres aux tableaux, quelques convulsions dans l’écriture des personnages secondaires, dont la conception psychologique reste à désirer. En contrepartie de cette excroissance verbale qui vire donc à une extravagance esthétique aboutit, une notion de l’intimité qui, elle, demeure comme un désir inaccessible : dans ce processus, l’utilisation du Super 16mm est un argument exceptionnel de fébrilité.

Altéré par sa dimension spatiale et le dévouement contrasté de sa sobriété, Mother! est finalement une métaphore filée sur la possession délirante des idoles – Nietzsche, si tu nous entends – et de l’engrenage qui s’ensuit. Partir de rien pour avoir ce désir malgré tout abracadabrantesque dans le film de tout foutre en l’air, et de dénoncer le culte de la personnalité entrepris par le pouvoir et soutenu par la servilité. Comme une sorte de cycle, le film parvient à encadrer la vie et la mort avec une facilité qui en déconcertera certain, mais qui fascine pour l’étonnante cohérence de son symbolisme qui, dans la carrière d’Aronofsky, prend une tournure rarement aussi bordélique et violente. Difficile ici d’ignorer effectivement l’omniprésence du son d’ambiance qui conçoit le invasion-movie comme une vraie recherche esthétique, comme le dévouement de Get Out envers les visages décérébrés et terrorisant des hommes blancs.

Avec en bonus une représentation des thèmes mythologiques – le cannibalisme, la famille et, bien sûr, la dimension du prophète -, Mother! est d’une richesse absolue, pas toujours subtile, mais qui aura le mérite pour Aronofsky de le remettre en selle dans un genre indépendant et toujours soutenu par la complexité de sa fabrication – comme un leitmotiv de cinéma. Cela tombe bien, puisque ce film/concept fait croiser les rires et les peurs au nom d’une abstraction faite obsession ; la vie, la mort : un projet X.


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