SAISON 3 DE « TWIN PEAKS »: BILAN DE MI-SAISON

La saison 3 de Twin Peaks est arrivée à mi-parcours. Neuf épisodes sont passés et David Lynch marque les esprits tout en étendant son art avec une ambition qui n’appartient qu’à lui, jusqu’à transgresser l’univers des séries. 

Véritable pierre angulaire des séries télévisées, Twin Peaks et sa saison 3 s’imposent avec une conviction jusqu’ici jamais vue dans le macrocosme du petit écran. Vingt-cinq ans après les événements des deux premières saisons et leurs considérables influences sur les séries d’auteur, David Lynch et Mark Frost donnent une fois de plus l’impression d’être aux antipodes de la création artistique avec des épisodes qui transpirent le phénoménal, si propre à l’art lynchien. Du noir et blanc de Eraserhead jusqu’au délire de Inland Empire en passant par l’exorcisme de Lost Highway, la réalisation de David Lynch procure un souffle qui façonne un testament fascinant tant l’auteur de Mulholland Drive aime décliner le réel pour rendre compte de son étrangeté. Pourtant, ce testament au goût de nostalgie dépasse l’opportunité d’une carrière : (re)plonger dans une telle aventure, c’est effectivement se (re)découvrir.

La saison 3 de Twin Peaks distille l’idée d’un art total qui, dans le simple registre de la contextualisation, entraîne son spectateur dans des environnements insoupçonnés – nous qui croyions avoir « fait le tour » avec l’impression fantastique semée – et fantasmée – par cette fameuse chambre rouge, cet univers parallèle où les esprits règnent en maîtres ; nous nous trompions. Dans sa géographie, la saison 3 brise les frontières : Las Vegas, Buenos Aires, une bourgade du Dakota du Sud… Twin Peaks pourrait voyager n’importe où, son storytelling demeurera étonnant, jusqu’au-boutiste et d’une étrangeté a rendre jaloux, entre autres, les photographes urbains : cette façon de filmer les buildings, hallucinante. La petite bourgade de Twin Peaks semble être au second plan, mais reste le théâtre d’une passion pour l’enquête et l’incompréhension du décalage, à en témoigner cette nouvelle ébauche familière du Shérif Truman et le speech mégalo de Waldo, le fils d’Andy et Lucy, les deux tourtereaux lourdingues mais d’une humanité émouvante.

En prolongement de cette véritable excroissance spatiale et proportionnelle, disons-le, au mal qui s’empare actuellement du monde dans lequel nous vivons, une palette nouvelle de personnages se substitue parfaitement avec l’envie de faire revivre, c’est bien le mot, les anciens personnages. Traverser la vieillesse ; l’interroger et la suspendre dans le temps pour mieux la confronter à la fougue juvénile entre autres interprétée par des acteurs au top de leur carrière (Michael Cera déjà cité, Amanda Seyfried) et des petits nouveaux dont le charme opère au premier coup d’œil (Chrysta Bell, Adele Rene). Twin Peaks, série qui dessine les frontières entre l’adolescence et l’âge adulte puis entre le fantastique et la soap opéra, démultiplie son champ de représentation, totalise son univers : Lynch est seul maître à bord et nous fait naviguer vers un au-delà paradoxalement terre-à-terre où les embrouilles personnelles – sous fond de crime underground – se mélangent avec le regard du quotidien : la (fameuse) tasse de café, le boulot dans une société d’assurance conventionnelle, le petit déjeuner, le téléphone portable… Une réalité qui, en somme, dépasse ses personnages et ses spectateurs pour certainement mieux l’appréhender.

La mise en scène radicale de cette saison 3 – qui ravira les fans de l’incompris Fire Walk With Me, l’origin story de Laura Palmer, la jeune étudiante assassinée au début de la série – devance les espérances, notamment dans cette perspective de l’attente qui, si l’on serait tenté de fabriquer une rétrospective, occupe une grande partie de la création, au même titre que le comique de situation, utilisé à la perfection. Lynch détricote son monde et s’amuse avec l’art de la série : l’attente n’est plus prévue et ménagée ; elle est considérée et indissociable au ressenti du spectateur. Le metteur en scène fabrique des cliffhangers sous forme de concerts privés, déroule le fameux générique de début avec une puissance émotionnelle insondable et la déclinaison du personnage principal fascine autant qu’elle perturbe : ce Dale Cooper, l’agent secret le plus secret de la création artistique, divisé en trois ; en criminel surdoué, en invention récréative et en ange déchu à la conquête de son honneur quasi-fictif.

Une course contre la fiction s’est opérée depuis les premières minutes du premier épisode de cette saison 3, tel un compte à rebours infini qui ménage son suspense, son univers, son avenir. Un art de l’infini, hors de l’espace et du temps, à la recherche de sa propre métaphysique – pourquoi est-ce arrivé ? – qui trouve son bonheur dans l’exceptionnel épisode 8 : un ovni sophistiqué et émouvant à la noirceur tiraillée, une fois encore, par cette frontière entre le bien et le mal. Le récit ne trouve aucun point de chute et traverse les images avec une harmonie onirique qui redéfinit la façon de créer une série. Oui, la série des séries – avant, déjà – a repris du service, et compte bien le faire savoir, et ce durant tout l’été jusqu’à la fin du mois de septembre.


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