À VOIX HAUTE – AU-DELÀ DES MOTS [CRITIQUE]

Passé par la télévision en novembre dernier, le documentaire de Stéphane de Freitas s’offre une place au cinéma. Plus qu’un film optimiste, un hommage à une jeunesse pourvue d’histoires, au-delà des contraintes et des mots. 

“Les mots manquent aux émotions”. Voilà ce que disait Victor Hugo il y a presque deux siècles dans son Dernier jour d’un condamné. Face à l’opportunité de participer à un concours d’élocution encadré par des professionnels du milieu artistique, des professeurs et des avocats, une trentaine de jeunes étudiants de l’Université Paris 8 située à Saint-Denis vont muter les émotions de leur quotidien avec le pouvoir des mots. Plus qu’une conversion dans le but d’acquérir le titre de meilleur orateur du 93, une aventure humaine et émotionnelle fabuleusement retranscrite par Stéphane de Freitas, accompagné pour l’occasion de Lady Ly pour la réalisation de son documentaire.

De ces ateliers enfantins des salles de classe jusqu’au retour chez les parents, le film fait le portrait émouvant et libre d’un idéal basé sur l’acceptation de soi, un idéal collectif où les mots s’additionnent aux émotions qu’ils provoquent. Victor Hugo n’a plus qu’à se retourner dans sa tombe, car l’objectif de l’émotion atteint par ces jeunes est relatif à leur élocution. Difficile de passer à côté des nombreux sourires de ces jeunes qu’on apprend progressivement à connaître, autant pour ce qu’ils étaient que pour ce qu’ils rêvent de devenir. Face à eux : des avocats, des slameurs, des metteurs en scène… Tous sont là pour un seul but, à savoir gagner le concours Eloquentia organisé chaque année depuis 2013. Les relations filmées par la caméra de Stéphane de Freitas subjuguent pour leur authenticité, libérant les émotions de chaque protagoniste.

Le montage participe grandement à ce sentiment d’unité, mais aussi à l’intimité de chaque personnage. Chaque témoignage de chaque jeune figure ce croisement entre l’unité et l’intimité, générant ainsi une proximité immédiate avec le spectateur. L’idée d’avoir porté ce projet dans les salles obscures donne une valeur supplémentaire à ce parti-pris, non seulement parce que la question du son est primordiale, mais aussi parce que les images font l’effet d’un médium émotionnel pourvu d’efficacité. La faculté première du film est de vivre l’expérience de la parole avec ces personnages. Parallèle à cette empathie, le film provoque un regard fascinant sur ces héros de demain, et c’est là toute sa valeur incontestablement politique.

Quitte à ne pas raconter d’histoires individuelles, A voix haute fait le choix du collectif pour mieux saisir du regard les indécis de la parole, défendant le choix du mot et la poésie de l’élocution comme des facteurs d’émancipation face à la tentation du repli et la fatalité de l’inadvertance – un cri du cœur aux échos insoupçonnés. Grâce à ces jeunes, dont certains viennent de la banlieue parisienne ou même de pays étrangers, et leur étonnante faculté à se compléter grâce à leurs émotions, le film, et son regard, provoque aussi un sourire instantané, protège la mixité sociale et magnifie le bien être-éducatif – un des professeurs du film avoue être fier de faire son métier pour tout le travail réalisé par ces jeunes. Face aux différents rires et pleurs que le film est susceptible de provoquer, le message peut se féliciter d’atteindre la même dimension : faire le sermont d’une humanité.

C’est donc grâce à cette association entre les mots et les émotions que le film de Stéphane de Freitas consulte son spectateur avec une force vive qui le rend proximale et intime. Ce groupe de jeunes, comme un groupe de super-héros en quête d’une gloire unanime, se révèle passionné et, surtout, passionnant face au défi qui est le leur, c’est-à-dire aller au-delà des mots pour capter l’émotion d’une jeunesse qui papillonne et d’une humanité au combien réhabilitée une fois sortie de la salle. 


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