Alita : Battle Angel – Battre des cils [CRITIQUE]

D’abord piloté par James Cameron mais finalement attribué à Robert Rodriguez, Alita : Battle Angel est un formidable blockbuster qui traduit ses réflexions avec une force de conviction aussi affirmée que son héroïne.

Il y a une volonté bien affirmée mais encore trop peu diffusée du blockbuster de prendre à bras le corps des thématiques contemporaines dans le but de les transformer, littéralement, en véritable parti pris de mise en scène. Comment, en fait, traduire une réflexion d’une époque donnée en une forme particulière ? Vaste sujet. A notre époque, cette initiation du genre avait commencé dès Mad Max Fury Road (2013), et même Avatar (2009), par l’imagerie désormais à la mode à Hollywood de la femme forte pour le premier, et de l’urgence écologique pour le second. Le premier reposait sur un personnage new age à partir duquel la sensibilisation au féminisme tournait autour du spectaculaire et un homme apprenti-taiseux. Le second, lui, faisait de son odyssée inter-espèce le réceptacle de toutes nos angoisses, mais aussi de tous nos espoirs quant au futur que nous serions amenés à construire sur Terre. Et si nous avons choisi ces deux films – nous aurions pu prendre The Dark Knight (super-héros et le terrorisme) ou Interstellar (fin du monde et conquête spatiale) –, c’est parce que Battle Angel est à leur croisée, autant sur le plan thématique que formel. Preuve donc de la place considérable à laquelle il est voué à occuper dans ce paysage vaste, inégal, mais indéniablement passionnant, du blockbuster d’auteur.

Une héroïne double

Mais alors qu’on encense à peine Alita, sa conception relève d’abord du paradoxe. Oui parce que son premier auteur était James Cameron (réalisateur de Avatar, tiens donc), mais il a finalement lâché le projet, trop pris par ses alter-egos bleutés, tout en gardant un œil dessus. Il choisit lui-même Robert Rodriguez, l’un des auteurs de série B les plus attrayants du cinéma mondial et dont le style diffère complètement de celui de Cameron, se rapprochant davantage (et on ne vous apprend rien) d’un Tarantino dans ce côté casse-cou de l’exploitation des genres et des décalages forcés de ses personnages. Et le paradoxe est là : Alita est plus un film de James Cameron qu’un film de Robert Rodriguez. On peut y interpréter un choix de substitution. C’était sans compter sur le goût pour l’hommage et la référence du second, mais aussi et surtout sur la véritable vocation de sa mise en scène, aussi réflexive que spectaculaire, qui tend à l’entertainment le plus pur.

La raison : Rodriguez est conscient des enjeux contemporains qui se dégagent de cette histoire ; il les immisce avec intelligence, jamais dans l’embarra, droit à l’essentiel. Avantage : Alita est double. Douce à l’intérieur, guerrière à l’extérieur. Le film s’équilibre sur cet aspect double pour offrir une lecture unique de l’émancipation (celui de la femme en l’occurrence ici) par l’affirmation de soi. Si elle a peut-être tendance à écraser les personnages secondaires par sa force de frappe, qu’elle déploie autant par ses skills de combat que par sa touchante naïveté sur le plan affectif (le film, avec vilain jeu de mots, n’a d’yeux que pour elle), il y a comme une connexion, une électricité – entre la contre-utopie et le féminisme – qui s’installe dans le rapport à l’humanité (réduit à l’état de pauvreté sous une cité qui embrasse le ciel), à la machine, au temps et à l’espace par cette lecture ultra-contemporaine du personnage. Le prisme de l’héroïsme, bien prévisible, est surtout bienfaisant car il y apporte une dimension épique : ces scènes de fights et de roller-ball, à l’esthétique très Ready Player One, ont une puissance de feu qui embrasent le film et ses enjeux.

Battle Angel profite donc de cet avantage du contemporain pour non seulement proposer un portrait de femme-cyborg poétique – cette motion capture très feutrée où la peau caresse l’objectif de la caméra –, et un maelstrom de réflexions sur les liens qui se créent, et se perdent, dans les affaires de sentiments, notamment familiaux. Plus que le simple discours au détriment de la forme, Alita affirme que la présence du contemporain dans un processus de création aussi populaire que l’adaptation d’un manga culte n’est pas seulement une question d’automatisme, mais aussi d’aisance avec ce qu’il aspire comme réflexions. Et Robert Rodriguez, comme James Cameron, croit au contemporain comme le vecteur des histoires les plus édifiantes, et sur ce à peu près tous les plans.