AMERICAN HONEY – DIVINE AMÉRIQUE [CRITIQUE]

Jeune femme désorientée, Star quitte sa famille pour rejoindre une équipe de vendeurs de magazines parcourant le midwest américain. Alors que les destinations se succèdent, sa vie prend différents tournants… 

Distingué l’an passé au Festival de Cannes par le Prix du JuryAmerican Honey marque le retour en grande forme d’Andrea Arnold, cinéaste déjà récompensée pour son Fish Tank. Il a fallu attendre plus de six mois que pour le film arrive dans nos salles, et notre patiente est récompensée grâce aux nombreuses particularités esthétiques du métrage. En adoptant un point de vue continu qui n’est autre qu’une caméra portée et dont la proximité avec la protagoniste enrichit l’aventure de celle-ci, le film s’assujettit à une romance constamment désamorcée et un portrait d’une Amérique profonde qui ne manque pas d’idéaux et de rêves pour se faire entendre. Les enjeux sont nombreux, et Andrea Arnold les communique avec une liberté incessante, quitte à mieux lâcher son spectateur pour donner de l’envergure à cette histoire personnelle du monde, où les ombres se confondent, où la lumière n’est que l’objet d’une quête intérieure.

Cette jeune femme dont le prénom est Star, interprétée par une immense Sasha Lane, donne l’impression d’avoir tout lâché : une terre natale, une relation, une famille… Et pourtant, elle n’a que dix-huit ans ; toute une vie devant elle. De ce personnage, Andrea Arnold tente d’y extraire des motivations et des vices cachés qui se résument souvent par les choix qu’elle fait. Puisqu’il s’agit de se confronter à l’aventure intime d’un personnage et, en parallèle, de découvrir une partie inconnue de l’Amérique – une idée contre laquelle les road movies aiment s’appuyer, genre auquel American Honey peut s’identifier -, le film ne donne jamais la sensation de faire du symbolisme mais de vouloir raconter une histoire où les possibilités se croisent avec les impossibilités, telle une introspection qui joue avec ce qui environne. Star essaye de voir une partie d’elle-même dans cette Amérique et donc dans le groupe qu’elle a décidé de rejoindre. Andrea Arnold fait le choix de la subjectivité, laquelle prédomine la mise en scène.

La caméra de la réalisatrice transpire l’harmonie, y compris lorsque le récit compromet son personnage à coups de tensions et de gênes ; car il n’y a ici qu’un reflet de plus à l’humanité. American Honey découpe ses séquences avec une maîtrise affolante, reproduisant parfaitement l’unité de cette aventure (le groupe, la camionnette, le type de point de rendez-vous…) dans une idée purement subjective, celle qui consiste à offrir le monde à son personnage et, par conséquent, à son spectateur. De la même manière qu’un certain Divines, Andrea Arnold s’échappe de tous les codes du récit social pour raconter une ou plusieurs histoires. Dans le cas de American Honey, la perspective se tourne aussi vers une histoire d’amour difficile à cerner avec le personnage de Shia LaBoeuf, fruit d’un langage que le film entretient non seulement dans l’espace de représentation, mais aussi dans un espace psychologique dont la transparence suscite de nombreux coups de folie émotionnelle – la scène avec les cowboys, d’une puissance insoupçonnée. L’idée de voyager devient alors un élément naturel de la mise en scène ; sa progression n’est que bonheur, et le film gagne en relief.

Loin de la symbolique selon laquelle suivre un groupe de personnages marginalisés se confrontent à une Amérique prédestinée à les rejeter- celle des bourgeois et des bien-pensants que Captain Fantastic avait déjà tenté d’en dessiner les traits -, American Honey est une représentation affective et réaliste d’un monde qui s’accroche à la vie, quel que soit l’individu qui est filmé. L’enjeu n’est plus de montrer un monde, mais de le faire vivre. Plusieurs scènes n’hésitent pas à dépeindre les données du sociétal pour leur donner une chance d’un point de vue esthétique, comme lorsque la chance de parcourir l’Amérique est proposée à Star : le long-métrage ne juge jamais ce qu’il filme mais les orne d’une mise en scène, de quoi donner de la valeur. C’est aussi pour cela que l’œuvre cherche des réponses aux rapports de force compliqués entre les personnages, notamment dans la relation paradoxale entre Star et son amant, jusqu’à ce que les réponses ne soient possibles seulement parce que le spectateur les possède. Cette honnêteté cinématographique est un témoignage à part entière d’une tolérance où l’émotion se confond avec la fascination.

Avec American Honey, Andrea Arnold fait preuve d’une sensibilité élégante et bien représentative des courants dramatiques qu’entretient le cinéma d’indépendant. L’Amérique subjective qui est offerte par le métrage est passionnante à décortiquer, et l’aventure de Star une raison de plus de s’y attacher. Loin d’un portrait analytique de forcené ou d’un engagement particulier pour la marginalité, le film trouve le juste-milieu dans tout ce qu’il constitue : un cinéma d’une rigueur incontestable dont les idéaux n’appartiennent qu’à l’ordre de mise en scène et, donc, à l’art. 


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