FRITZ KALKBRENNER – GORILLE DANS LA BRUME [INTERVIEW]

Quelques mois après la sortie de son nouvel album Grand Départ, Fritz Kalkbrenner nous a accordé un superbe quart d’heure d’interview à Paris. Un échange dense, dont voici la retranscription!

Jamais dans l’ombre de son grand frère Paul, Fritz Kalkbrenner a su se faire un nom parmi les grandes têtes d’affiche de la musique électronique contemporaine, et ce bien des années après sa participation au fameux projet documentaire Berlin Calling. Étiquetée plus pop, son oeuvre repose sur un ensemble de compositions très flottantes, bien souvent portées par le son de sa voix, en studio comme sur scène.

Nous avons eu la chance de rencontrer l’artiste berlinois à l’occasion de son concert au Trianon à Paris, et de lui poser quelques questions au sujet de son quatrième album, intitulé Grand Départ, et publié le 14 octobre dernier. À vrai dire, nous avons eu droit à un entretien des plus vivifiants sur un canapé extraordinaire, avec un homme comblé, bien dans ses baskets, et surtout bien dans ses cordes.

CHRONIQUE D’UN DÉPART | INTERVIEW

Bonjour Fritz, et merci!
Lorsque l’on écoute Grand Départ, votre nouvel album, on peut entendre un tas d’influences soul, hip hop ou house, mixées avec votre touche si singulière. Quelle musique vous a nourri? 

Tu sais, cette construction se fait au fil du temps: des années, des intérêts, des styles, une chose à la fois. Dans les années 90, j’étais vraiment un fan de hip hop, exclusivement. Enfin, c’est ce dont je me persuadais avant d’inévitablement plonger dans la techno et la house, du fait de l’importance monumentale de la musique électronique à Berlin, et des sphères que je fréquentais quand j’étais plus jeune.

À l’époque, les gens étaient clivants, en disant que ça n’était comparable, que l’électro n’était pas de la vraie musique, mais pourtant j’étais persuadé que les deux allaient parfaitement ensemble. Aujourd’hui, on distingue le bon du mauvais, mais on ne conçoit plus le secteur sous forme de grands tiroirs distincts.

Pour moi, c’étaient les deux revers d’une même médaille, deux expressions urbaines conciliables. J’ai commencé à produire à base de hip hop, c’est vrai. Puis, dans ma quête de samples, j’ai du digger loin dans la soul et le funk. Je pense que tout producteur qui se respecte est avant tout un chercheur de trésor. Cela implique une vraie ouverture artistique, et des recherches parmi un large panel d’influences.

Vous venez donc de publier votre quatrième album. Son titre – Grand Départ – provient du nom de la première étape du Tour de France, mais sonne aussi comme mélancolique. D’où vient-il?

Je connaissais l’intitulé Grand Départ de mon grand-père, qui était cycliste semi-professionnel. En effet, le titre de l’album est le synonyme d’un grand début, d’un recommencement. C’est comme pour me rappeler que chaque nouvel album n’est pas le simple fruit de la routine, mais bien quelque chose de neuf, et si possible de meilleur que ce qui a été fait avant. Il faut donc toujours se concentrer, travailler énormément, et c’est ça l’idée derrière Grand Départ.

L’artwork de l’album reprend ce thème avec un visuel assez cinématographique, non sans rappeler les toits de Paris et certaines productions hexagonales des années 70.
Où avez-vous trouvé cet endroit, et surtout ces gigantesques lettres? 

Le feeling cinématographique était bel et bien intentionnel, avec une inspiration du côté du cinéma français, époque Alain Delon, et ces oeuvres dont j’adore les bandes originales et l’ambiance. En tant que fan, j’avais envie de rendre hommage à cette atmosphère, et la photo est apparue comme une évidence.

En revanche, les lettres sont issues d’un petit travail de retouche en post-production, mais la photo a bien été prise sur le toit d’un hôtel à Berlin, qui a son nom en grandes lettres rétros comme sur la pochette. C’est pas le même nom mais je suis content, le rendu semble assez réaliste!

Comment et où avez-vous écrit et composé cet album? 

Comme toujours, c’est un processus en plusieurs étapes. En soi, je ne cesse jamais de composer pour moi-même, et de poser mes idées sur l’ordi très rapidement, que ce soit depuis chez moi pendant les breaks, ou sur la route au cours des tournées. Pendant une dizaine de mois, je compile tous ces extraits, avant de me rendre en studio pour rencontrer les musiciens et m’installer, afin qu’ils apportent leur touche et proposent leurs idées.

Quelques semaines là-dedans, et tu commences à avoir des pistes qui se terminent, des paroles qui s’y posent, et tu te mets à enregistrer non-stop. C’est vraiment une double aventure; très calme et personnelle d’abord, puis beaucoup plus intense et communale.

La quasi-totalité des chansons sur Grand Départ contient des pistes vocales avec votre voix.
Est-ce une volonté de renforcer le côté concert chanté en live?

Pas forcément! J’aime toujours autant jouer à la fois du pur mix et chanter mes compositions en concert. Je me décris comme un producteur-chanteur, mais pas comme un chanteur-producteur, c’est pourquoi je reste avant tout dans mon élément en mixant en live. J’aime toujours autant les énormes bangers, et puis dans un show comme le mien, ça me paraît indispensable.

On entend énormément d’instruments différents sur votre album: trompette, alto, violon, etc.
Vous avez évoqué vos musiciens: quel est leur rôle et qui sont-ils pour Fritz Kalkbrenner?

J’avais déjà travaillé avec eux sur mon album précédent, Ways Over Water. Ça se passe vraiment très bien. On écoute plusieurs fois les compositions, puis ils me retrouvent avec des nouvelles lignes de basse, de guitare, de piano, etc. qu’ils ont travaillées, que je prends ou non, décompose, recompose. On se rapproche alors au fur et à mesure, et on construit quelque chose plein d’idées fraîches, un truc qui nous ressemble vraiment.

Nous avons essayé de décrire Grand Départ en trois adjectifs que voici: contemplatif, aérien et – en même temps – aquatique. Quels seraient les vôtres?

Oh, ces trois-là me plaisent bien, et me paraissent tous acceptables! Je ne veux pas dire que l’album doit être perçu comme ci, ou comme ça. Si c’est pour faire ça, je peux le garder pour moi, car je pense que l’interprétation est totalement ouverte pour l’auditeur, et c’est pourquoi j’aime bien la laisser libre de qualificatif de style ou de vibe. Je vous la confie, faites-en ce que vous voulez. Mais ne vous en faites pas, les vôtres me vont très bien!

Le vinyl de Grand Départ est très joli: artwork, livret, tracklisting, etc.
Êtes-vous toujours aussi attaché au format de l’album, plutôt qu’au tout digital?

C’est de plus en plus old school de publier un album, mais on voulait vraiment le faire cette fois encore, ça me plaît bien comme format. On verra bien ce que le futur nous réserve. C’est vrai qu’en ce moment, on semble passer à la mode des singles et à l’impact instantané et souvent éphémère du tube, ça me rend triste. Mais bon, c’est l’époque, et on verra! J’adore les albums, mais si l’époque le veut… alors soit.

Vous êtes assez rares en termes de collaborations avec d’autres artistes, tant sur votre musique que sur celle des autres. Comment l’expliquez-vous?

J’ai fait quelques featurings dans le passé, mais très peu c’est vrai. Je suis bien dans ce que je fais. Je ne suis pas trop du genre à me mêler des créations des autres, car personnellement j’aime composer seul de mon côté. Après pourquoi pas produire d’autres artistes plus tard? Il ne faut jamais dire jamais.

Votre tournée est surprenante: vous passez par des stades et festivals en Allemagne, des salles moyennes comme le Trianon à Paris, et des plus petites comme le Splendid à Lille.
Une préférence?

Tout est bon: si vous ne jouez que des grands shows, les petits et leur intimité vous manquent. Et puis quand vous passez votre temps en club, vous avez envie d’air et de donner un peu d’ampleur au moment. On veut toujours ce qui nous manque, et là j’ai la chance de faire les trois, et je ne peux pas dire que l’un ou l’autre me plaise plus; c’est d’avoir cette chance qui me plaît vraiment.

Le clip pour votre single In This Game est vraiment très beau, tout comme l’était celui de Void. Quel est votre rôle dans leur conception?

Pour être tout à fait franc, je laisse le travail aux professionnels! Je collabore toujours avec la même équipe de production vidéo, qui comprend tout à fait ce que je recherche, à tous les coups. Ils nous pitchent leurs idées en fonction du morceau, nous choisissons nos préférées, et ils réalisent. Et c’est vrai qu’on est assez contents du résultat!

FRITZ KALKBRENNER  | POP INTERVIEW

Enfin, tradition de la maison, nous avons quelques questions express pour notre Pop Interview.
Les voici en une minute! Si vous pouviez…

Voir n’importe quel artiste en concert (vivant ou non)? 
Al Green.

Passer une semaine seul n’importe où?
Tuvalu, en Océanie.

Prendre un café avec n’importe qui (vivant ou non)?
Mmh… Peut-être Donald Trump. Allez, un petit café avec Donald.

Revoir n’importe quel film?
Difficile… mais je dirais Heat de Michael Mann.

Revivre n’importe quel concert?
The Roots en 2004 à Berlin.

Avoir un super-pouvoir?
L’invisibilité, évidemment!

Devenir un animal?
Peut-être un fird (un poisson-oiseau), ce serait pas mal.

Réécouter n’importe quelle chanson de votre frère?
(rires) Allons pour Dockyard!

Merci encore à Fritz Kalkbrenner, ainsi qu’à Élodie de HIM Media et Laurent Desideri de l’agence Allez Zou pour cette opportunité.


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