Sous ses apparences de film de science-fiction claustro, High Life est une odyssée où il est question d’élévation. Celle des images et de la vie elle-même, histoire d’embrasser le cosmos dans ce qu’il a de plus vertigineux.
La première incursion magistrale de Claire Denis dans l’espace nous rappelle comment une science-fiction réaliste et en danger, parsemée d’introspection mentale (et spatiale) sur le vide et l’inconnu, sous perfusion K. Dickienne, peut survivre voire revivre en même temps que ses personnage à ces différents risques qu’elle imagine. Un isolement continu, une claustrophobie inerte que seuls les tabous inhérents à la mise en scène contemplative de Claire Denis peuvent abolir. La nuance, jouissive, qui s’opère ici est que nous aussi sommes des acteurs de cette valse irrégulière d’images et de mystères qui, constamment, aussi bien au futur qu’au présent, nous indiquent bien ce que la réalisatrice montre et veut montrer, sans pour autant savoir comment elle le fait. Et c’est là toute cette énigme élévatrice qui nous subjugue à la lecture (im)possible de ces images. Telle est la seule véritable mission de ce High Life : faire de la science-fiction low-cost et réaliste– jusqu’à la réduire au film de prison, selon la réalisatrice – une pure élévation des conditions, des personnages jusqu’aux images. « High » étant la volonté d’aller plus loin, plus haut, plus fort. « Life », la vie, en est le but le plus précis, mais aussi le plus réflexif. La vie, au-delà.
Élévation
Ce qui fait poser cette question : quelle est-elle vraiment ? Celle d’un père et sa fille suite au trauma causé par une expérimentation douteuse au cours de laquelle des condamnés à mort sont exploités par une infirmière-sorcière prêtresse du sexe new age (Juliette Binoche, sauvage et larmoyante) ? La vie qui se confond, se dilate et se réduit à l’approche d’un trou noir ? Celle qu’on laisse fleurir ? Qu’on baise ? Qu’on lâche dans l’espace ? Si complexe soit-elle, la problématique de la vie et particulièrement de ce qu’on en fait loin de notre mère Terre est principalement là où High Life nous fait jubiler quand bien même il s’en délecte, notamment dans sa façon de cultiver le culte du paradoxe entre ce qui est concret – un bébé, des plantes, des couloirs, une fuck-box – et ce qui ne l’est pas – la vie, donc, mais aussi l’espace, l’insondable trou noir et l’agonie du temps, en perpétuelle déstructuration ici. Deux focalisations extrêmes prêtées par ailleurs au stylisme refnien qui n’apporte aucune approche et conclusion unique, High Life prenant à bras le corps les potentialités de son design (boite d’allumettes en guise de vaisseau spatial) et de son histoire, jusqu’à altérer son montage et ses plans ; longs et angoissants, comme hésitants.
L’espoir violent du nouveau-né qui rythme la partie inférieure de l’histoire se heurte à la partie supérieure, celle au cours de laquelle Robert Pattinson, malgré qu’il soit habité par cette ambiance invraisemblable, élève avec douceur sa petite fille, le seul résultat concret de l’expérience : les traces violentes ne suffisent pas, il fallait de toute façon y ajouter une conclusion sous la forme d’une vie humaine. Le dessin alarmiste et inquiétant de la première temporalité se confronte à l’ampleur quasi-héroïque de la seconde, comme si l’acteur jouait une sorte de gardien du temple pour protéger la princesse à travers laquelle l’espoir (et la beauté) de l’élévation et de la vie se sauvegardent, comme en témoigne la toute fin du film. High Life joue avec ses images comme lorsqu’on mélange des cartes : nous ne saurons jamais quelle est la première ni la première, et encore moins ce qu’il y a entre elles. Confusion au titre de l’exploration et l’expérimentation des matières qui s’ajoute au dédoublement de la fiction : le début du film est finalement l’amorce de la fin, et la toute fin n’est que le début d’une nouvelle ère, au-delà de l’espace et du temps.
De ce récit qui part du plus bas – les condamnés à mort sur Terre, la mission suicide – pour aller au plus haut – aux confins de la galaxie, l’aboutissement d’une relation père-fille –, High Life est bien plus qu’un voyage. De la mort surgit la vie. Il est une sorte d’intra-science-fiction, celle que l’on retrouve dans 2001 et Solaris, c’est-à-dire l’errance des corps dans l’épopée cosmique à l’intérieur même de ce qu’ils représentent, à savoir l’ambition, le sexe, la mort… Une science-fiction de l’intérieur, telle une caverne, qui, par son aspect double, retrouve tout de même le chemin des plus grandes odyssées. Rarement on a senti une telle élévation sur notre siège. Et quoi qu’il arrive, la vie trouve toujours un moyen de survivre.