NOCTURAMA – [CRITIQUE]

Un groupe de jeunes organise des attentats coordonnés au coeur de la capitale française et se retranche dans un magasin : une œuvre qui en dit long sur la jeunesse de notre époque. 

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Quand on parle du nouveau film de Bertrand Bonello (L’Apollonide, Saint-Laurent), il est très difficile de ne pas faire le lien avec notre dure réalité, celle qui, par à-coups, se fait matraquer par le fléau terroriste qui s’abat en France. Nocturama n’est pourtant pas destiné à faire écho à cette actualité : c’est un projet de longue date qui erre dans la tête de son metteur en scène. Il n’a pas pour mission de rappeler, prolonger voire critiquer tout ce que le monde cherche à rejeter et ne pas accepter ; non car il s’agit de rendre hommage à ce que la jeunesse d’aujourd’hui, justement, rejette à travers son regard constamment guidé par sa cohésion. C’est à travers la mécanique du temps et de l’innocence que cette jeunesse, dans Nocturama, trouvera une voie de sûreté qui, pourtant, ne sera que le miroir de ses peurs et de son insouciance passagère.

C’est donc à travers des attentats organisés un peu partout dans Paris que cette jeunesse issue de plusieurs milieux sociaux construit, de manière séparée, sa cohésion autour d’une motivation qui, pour le spectateur, se révèle inconnue tout au long du film. De ces attentats, nous n’en connaîtrons que les dégâts matériels, lesquels sont symbolisés par plusieurs incendies dont les braises seront recluses dans un vaste centre commercial, loin de la chaleur, du bruit, du temps et du réel. Au cours d’une première partie maîtrisée de main de maître, Bertrand Bonello injecte tous ces paramètres pour notifier une gravité qui guide les mouvements de caméra. La marche de ces jeunes ressemble non seulement à une vaste opération de coordination de leurs agitations physiques mais aussi à une course littéralement mentale contre le temps, avant que celui-ci ne soit totalement dilaté lors d’une seconde partie centrée sur les corps. Presque dénuée de dialogues, cette première partie constitue un point majeur dans l’épanouissement du métrage et la mise en route de sa métaphysique dont le point de fuite sera la notion de collectif.

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Ces paramètres, dès lors qu’ils disparaissent, conduiront ces jeunes vers un néant total et une course non plus contre le temps, mais contre eux-mêmes. Dans cette perspective, Bonello approfondit la réflexion du moi déjà établi dans Saint-Laurent : la touche supplémentaire apportée ici au réel constitue un élan existentiel qui, en plus d’être totalement esthétique, interroge sur la véritable nature du film et ses composantes. La perpétuelle remise en question de ces jeunes se traduit par des travellings avants situés derrière les personnages, un peu de la même manière que Elephant de Gus Van Sant avec lequel Nocturama présente des thèmes similaires. Bonello adopte aussi une perspective frontale représentative des tournants du scénario et de la déconstruction progressive de nos personnages. L’idée n’est finalement pas de savoir les contours de ces attentats, mais de plonger au coeur d’un élan qui, au fil du temps, voit ses ailes brisées. La structure du film, composée de flashbacks aux sauts temporels différents et d’une linéarité interloquante, est peut-être la principale qualité du film car elle permet une plongée à la fois intime et raisonnée.

Se comptant au nombre de sept (comme le nombre de longs-métrages du cinéaste), les jeunes protagonistes de Nocturama ne sont pas insensibles à leurs actes, jamais. Malgré la mode barbare que leur organisation veut refléter, les touches de poésie sont nombreuses et superbement dosées au cours du film. Que ce soit les séquences musicales ou de simples contemplations à travers des plans fixes d’une beauté foudroyante, le long-métrage se veut être l’incarnation pure de l’insouciance et de l’innocence juvénile. Cela forme un paradoxe cinématographiquement jouissif : enfermés, ces jeunes tentent la liberté sans jamais la toucher du doigt, d’où la fatalité constituée par la réflexion du moi (couleur blanche omniprésente, mannequins de vitrine comme reflet psychique…). En espérant prouver qu’ils sont capables d’interagir avec ce qui va au-delà de la société occidentale (les attentats), ces jeunes se voient surpris par leur autre capacité d’aller au-delà d’eux-mêmes. Il y a des intentions optimistes chez Bonello qui ont le don de rassembler ses personnages, constamment séparés. Ces jeunes ont donc l’opportunité d’accéder à une forme de liberté ; s’il y a liberté, alors il y a forcément un revers, lequel sera le sujet d’une dernière demi-heure du film dont le suspense et la tension sont à leur paroxysme.

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Nocturama est à l’image du dernier film de son réalisateur : à partir d’un aspect simple, Bonello compose pourtant des questions très vastes qui servent au processus cinématographique, jusqu’à même réinventer le genre. À travers ce film de bande, la jeunesse trouve un chant du cygne qui prouve une fois encore qu’elle a besoin de se sentir glorifiée pour être partagée et entendue. Si les attentats sont des échecs, alors la quête consécutive vers la liberté sera une victoire ; de même si la solitude l’emporte, la cohésion servira de soutient aussi instantané que pénétrant. Ces paradoxes révèlent l’étendard de la sensibilité du metteur en scène et de ses personnages, en hommage aux insouciants, au charme de la liberté et des innocents.


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