SKULL ISLAND – BOURRAGE DE CRÂNE [CRITIQUE]

Pour cette nouvelle adaptation autour de King Kong, Skull Island propose un élan nouveau à l’un des mythes du septième art: un film dénué d’idées et qui sème un profond embarras. 

Dans l’objectif de réaliser un crossover entre King Kong et Godzilla, la Warner s’est lancé dans une vaste industrie de mobilisation autour de ces deux monstres sacrés du septième art. Tout cela a commencé en 2014, avec le Godzilla de Gareth Edwards (Rogue One) qui a récolté plus ou moins de réussites si l’on se focalise sur l’étonnante mise en scène du réalisateur ou l’écriture brouillonne qui a entouré le mythe. Trois ans plus tard, voilà qu’il est temps de remettre en question toute la mesure du gorille géant créé en 1933. Skull Island offre une relecture complètement différente des autres adaptations : pas de demoiselle en détresse ni de combat épique au sommet d’un gratte-ciel, toute l’intrigue aura pour but de fouler la terre féconde du mythe, et d’y découvrir une vaste palette de créatures, tel un Jurassic Park bis. Seulement, si l’aventure se prête à différents jeux pyrotechniques et thématiques, difficile de percevoir de la sagesse dans celle-ci, présage d’une vaste bouffonnerie que Hollywood, dans sa quête désespérée d’une originalité, semble assumer avec une conviction qui donne froid dans le dos.

Comme toujours, la monstruosité primaire du Kong se voit complètement chamboulée pour le reflet qu’elle offre à cette humanité qui se comporte elle aussi comme un animal sauvage, prêt à tout dévaster sur son passage. Au-delà d’une telle redondance, Skull Island offre dans cette perspective des personnages qui aiment discuter – ou qui adorent se contredire -, symbolisés par un dénouement final bien pensé mais qui brille pour sa vacuité tellement le manque de relais scénaristiques est palpable. Entre le colonel sûr de se férocité (Samuel L. Jackson) et la rédemption normative d’un capitaine dont James Bond n’a rien à envier (Tom Hiddleston), les relations entre les protagonistes sont construites pour mieux pointer du doigt les faiblesses quotidiennes des hommes et de leur rapport avec la nature – un rapport que la photographe interprétée par Brie Larson tente d’interroger. Seulement, et c’est là l’un des vecteurs vaniteux du film, c’est sa drôle de circonstance : transmettre des questions, jamais y répondre – n’y voyez pas quelconque liberté offerte au spectateur, le reste des images ont une étonnante faculté de produire des motivations dans un néant des plus élémentaires.

Par où commencer ? L’immaturité des dialogues ? Les gags à répétitions ? Une pluie d’incohérences ? C’est simple, Skull Island est doué pour produire l’imprononçable, c’est-à-dire une forme filmique seulement basée sur des références d’un pathétique désespérant et des surprises superficielles. Or, et c’est là que l’enjeu du film est vite passé en revue, c’est qu’il n’a rien d’autre à proposer, si ce n’est des combats monstrueux qui tentent de répondre au genre du film de monstres. Ce véritable cirque à ciel ouvert que nous offre l’île filmée par Jordan Vogt-Roberts se constate par la profonde futilité de sa photographie, violant les principes mêmes d’un film comme Apocalypse Now où les jeux d’échelle naturelle du Jurassic Park de Steven Spielberg. La gratuité est une partie prenante du métrage ; il s’agit plus de faire dans l’anecdotique ou dans l’irrationnel, il est question ici de généraliser la pauvreté dans la création artistique malgré un constat évident des intentions, signe que Hollywood se perd lui-même dans la blague qu’il est en train de répéter à ses spectateurs.

Aussi bien que le film de Gareth Edwards adoptait un point de vue efficace à son spectateur compte tenu de l’imposante carrure du Godzilla, Skull Island se réduit à une imagerie bavarde et sans saveur d’un exotisme jamais assumé, à l’image de ce déploiement grandiloquent de bestioles plus drôles les unes que les autres. Le film fait preuve d’un potentiel rarissime en termes de parodie, ce qui, dans les années à venir, peut rapidement le mener vers un statut de nanar à gros budget où il n’est plus question de faire du cinéma, mais d’essayer – ou du moins assumer l’essai dont il fait preuve. Et, aussi simple que celui puisse paraître, tout ceci ressemble à un teaser de plus de deux heures où l’enjeu est de goûter à toute la puissance du Kong sans trop songer sur sa saveur. Tout ceci résulte d’un vaste travail de surface où les réflexions autour de l’art du monstrueux s’établissent dans un cercle vicieux qui, lui, est magnifiquement porté par des projets d’un manque de sérieux révoltant, où les idées désuètes se mélangent avec des principes de consommations dont la circonstance est programmée pour exister, et non pour incarner.

C’est bien toute cette grotesque incarnation dont le Kong se serait bien passé, lui qui n’a même pas besoin se poser la question de sa valeur tellement il est réduit à une liberté conditionnelle dans l’espace de représentation imposé par Skull Island. Face à un tel renoncement cinématographique, il est maintenant temps de se poser les bonnes questions et enfin essayer d’y répondre : puisque Hollywood ne semble plus capable de remettre au goût du jour des franchises qui l’ont élevé au rang de l’eldorado de la créativité, qu’avons-nous réellement à tirer de ce foutage de gueule généralisé ? L’heure n’est plus venue de constater un vaste manque de surprise, mais de sauver le temps où la surprise fut une vertu du cinéma.


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