THE BIRTH OF A NATION – ROMPRE L’HISTOIRE [CRITIQUE]

Repéré au dernier Sundance Festival, The Birth of a Nation raconte la révolte d’un groupe d’esclaves mené par un prêcheur noir avant la Guerre de Sécession: un énième indice de l’incapacité des Américains à traiter des plaies du passé. 

Année 2014: Steve McQueen nous offre Twelve Years a Slave, œuvre connue pour avoir traité la question de l’esclavagisme, notamment par l’intermédiaire d’une mise en scène unique et d’une histoire vraie poignante. Comme s’il s’agissait de surfer sur la vague du succès qu’a connu ce film, Nate Parker va lui aussi dénoncer toutes les bafouilles d’un système qui a considérablement marqué l’inconscient des Américains. Au-delà du déjà-vu que sous-entend le film, c’est avec beaucoup de difficulté que l’acteur-réalisateur parvient à faire passer son message et à donner de l’ampleur à son film, plombé certainement par un académisme irritant et des facilités insupportables.

Souffrir de la comparaison avec le film de Steve McQueen est une destinée à laquelle The Birth of a Nation devait s’attendre, mais le mal est ailleurs. Il est difficile d’y entrevoir une moindre similarité tant la mise en scène décousue de Nate Parker a ce don pour la gratuité formelle. Pour mieux combler les lacunes d’un récit cousu de fil blanc, la mise en scène se retrouve complètement désordonnée par une succession de plans symboliques repoussants et ne retrace que piètrement l’histoire d’un homme censé être un « élu » de Dieu, guidé par la sagesse de son action et de son résonnement moral. Or, le problème du film, et de beaucoup d’œuvres qui s’attaquent à la question de l’esclavagisme, c’est cette obsession pour l’individu réduit à son contexte spatio-temporel mais dont on connait évidemment les qualités: cultivé, travailleur, courageux et aimant. Si Twelve Years a Slave réussissait à entretenir cette donnée scénaristique avec subtilité, The Birth of a Nation fait complètement fausse route, comme peuvent en témoigner les nombreuses incohérences dans les agissements des personnages. Ces clés de voûte d’un tel récit ne sont jamais en accord avec les nombreux partis-pris esthétiques du film, et c’est un détail qui rend compte de la vanité et du paradoxe de ce dernier.

Bien que la place accordée à la religion dans le film offre effectivement une vision nouvelle du contexte que filme la caméra, cet aspect spirituel n’est qu’une déviation ratée pour mieux ignorer de nombreuses scènes où l’exploitation des esclaves est reproduite avec grossièreté, puisqu’elles sont filmées avec insistance. C’est assez révélateur une fois de plus du souci politique que rencontrent les metteurs en scène américains à chaque reproduction filmique de cette période, au détriment d’un souci esthétique que le genre du drame historique a su concevoir pour se maintenir. Une fois de plus, la forme et le fond ne font jamais corps et, pire encore, ne se rejoignent que trop rarement: le gâchis est immense, et le concevoir relève de la déception.

Ironie du sort, le film qui a su tenir son audience par son propos et les moyens déployés pour le formuler est celui que Nate Parker a voulu contrer en reprenant le même titre : The Birth of a Nation, réalisé par David Wark Griffith en 1915, fresque historique et monument du cinéma qui raconte, entre autres, la montée du Ku Klux Klan pendant la Reconstruction qui a découlé de la Guerre de Sécession. Malgré toutes les protestations et les censures qui entourent le film encore aujourd’hui, le parti-pris risqué et toujours aussi commenté de Griffith a su s’accorder avec les énormes moyens qu’il a affichés dans son film, souvent considéré comme le premier gros succès de l’histoire du cinéma. Nate Parker, de son côté, semble tellement investi dans son propos qu’il en oublie les véritables enjeux cinématographiques : photographie neutre, montage chaotique, décors répétitifs… C’est pour cela que les polémiques autour du film n’ont duré qu’un temps. C’est pour cela, finalement, que le film a subi un échec commercial à sa sortie aux Etats-Unis. L’heure n’est pas venue de dénoncer, ni de le faire via un académisme de forcené. Il est temps pour le cinéma américain de faire carte sur table, d’oser et d’affronter véritablement cette Histoire, au lieu de se focaliser sur les blessures qu’elle a engendrées, et ce à travers des partis-pris légitimes d’être remis en cause.

Digne d’un film de commande, The Birth of a Nation se révèle anecdotique par son énorme manque de prise de risque et sa cinématographie maladroite. Trop égoïste pour maintenir un propos dont la gravité n’est évoquée que dans son synopsis, Nate Parker ne remplit pas assez le contrat du cinéaste engagé pour interpeller, et n’a rien dans son bagage pour produire une esthétique digne de sa définition. Les Américains se posaient cette question: « Qui interpelle? Le message, ou le messager? ». Nous croyons connaître la réponse: aucun des deux.


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