THE LOST CITY OF Z – L’ART DU MYTHIQUE [CRITIQUE]

Plus qu’un événement, le nouveau film de James Gray fait l’effet d’une bombe. Avec Lost City of Z, le cinéaste américain réinvente le récit d’exploration grâce à un souffle épique d’une sobriété fascinante : un film magistral. 

Dans le cinéma de James Gray et pour chaque personnage qu’il a su mettre en scène, tout est une question de découverte, qu’elle soit d’ordre individuel (Two Lovers) ou familial (The Yards), et dont l’aspect psychologique y est indissociable. A travers le récit de Percival Fawcett, cet explorateur à l’orgueil bien trempé, le cinéaste voit l’occasion de se mesurer à l’imagerie de l’exploration à ciel ouvert, au coeur de l’exotisme sud-américain, mais aussi de la société britannique et des tranchées de la Grande Guerre, à l’aube du XXème siècle. A travers ces mondes : le fantasme d’une cité, d’un mythe inconnu qui s’exprime par obsession, cette même obsession qui conduit James Gray à produire des récits d’une ampleur dramatique considérable. Les différents réflexes de mise en scène du réalisateur trouvent finalement le récit idéal pour s’exprimer, de quoi mieux l’assumer et fournir une esthétique dont la contemplation qu’elle produit ne suffit pas pour la mesurer, car ce film est d’une immensité insondable.

De ce récit d’exploration, James Gray y puise la cadence d’une mobilité sociale et économique, où il est avant tout question d’or et de cartographie dans le cadre d’une vaste conquête coloniale et d’un profit inestimable, symbole d’un monde en pleine mutation. C’est justement parce que ces objectifs sont sujets à la fascination et une fierté sociétale que se pose la question du désir d’explorer ; jusqu’à quel point l’aventure peut peser dans la balance de la conquête économique, au-delà de la géographie. Le personnage principal interprété par Charlie Hunnam est constamment séparé par ses devoirs et ses désirs, jusqu’à même provoquer le tiraillement au sein de sa famille, thématique si chère au réalisateur de The Immigrant. Face à cette toile de fond, le film parvient à adapter sa mise en scène aux capacités mêmes d’adaptation de son personnage. Face à l’envie de percevoir se confronte le raisonnement constant autour des objectifs à grande échelle, d’où l’altérité visuelle entre les nombreuses trouvailles de mise en scène et l’atmosphère feutrée de la société britannique. Une vraie leçon de mise en scène, qui en dit long sur la portée épique du métrage.

C’est aussi parce que le film se concentre sur la vie et l’obsession d’un seul et même personnage que The Lost City of Z ressemble à un biopic aux convictions ultra-assumées. James Gray atteint un stade de maturité inhérent aux vagues émotionnelles de ses personnages, à l’image de leurs nombreuses mises en exergue dans le cadre, autant dans les pleines britanniques que la jungle sud-américaine où l’enjeu émotif passe avant toutes considérations sur l’appât du gain raisonné par la société. Tout est une question de mentalité et de sensations – un parti-pris risqué, mais qui se voit récompensé par une photographie sublime, rappelant étrangement l’état intérieur que propose le Silence de Martin Scorsese. De l’obsession découle aussi le récit épique d’un homme au lien très sein avec la nature et sa famille, où les confrontations servent de piédestal au désir d’aventure – la troisième partie du film, émouvante dans la relation père/fils. Le récit d’aventure tel qu’il est raconté dans The Lost City of Z propose l’ouverture vers une symbiose progressive entre l’homme et la nature, le trop-plein de désirs et le vertige du néant, face à laquelle l’humanité est finalement tout indiquée.

L’obsession mène au tournant, et le film l’intériorise complètement dans sa cinématographie. L’aspect bien effectif entre la mise en scène et la quête sensorielle n’a d’épique que son véritable objectif, c’est-à-dire le mythe d’une cité perdue dans le « désert vert ». A mi-chemin entre l’Eldorado voltairien et les mondes possibles de Leibniz, The Lost City of Z provoque constamment son spectateur dans sa manière cérébrale de concevoir ce monde perdu. Cette fascination pour l’inconnu se transforme progressivement en fait avéré, où la question du nihilisme d’une telle exploration devient l’assouplissement des désirs élémentaires : l’approche vers ce monde constitue un progrès moral, et c’est là tout le propos du film sur le potentiel des êtres humains qui, dans leur volonté de découverte, se découvrent eux-mêmes. Le film de James Gray, et sa musique originale presque entêtante, accouche d’une véritable expérience sensorielle au cœur d’un paradis désiré et désirable comme aime le faire Francis Ford Coppola dans quelques uns de ses films : la fascination est à son comble, et l’épique ouvre les portes du sublime.

Pour son sixième long métrage, James Gray atteint un stade de transcendance jamais égalée dans sa filmographie, signe que sa carrière est complètement bouleversée par cette forme d’apogée esthétique. Très rarement un récit d’aventures aura été si épique, autant dans ses valeurs qui le constituent (la trajectoire, l’explorateur, le but à atteindre) que pour son potentiel esthétique (mise en scène sensorielle, exploration du cadre, sobriété visuelle). The Lost City of Z se présente comme un chef-d’œuvre qui rend compte du pouvoir qu’un tel cinéma peut produire, telle une source infinie de possibilités, rendant cet art auguste et, finalement, mythique. 


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