MADEMOISELLE – DUELS ÉTERNELS [CRITIQUE]

Pour son dixième long métrage, le réalisateur de Old Boy voyage dans les années 30 pour raconter une histoire dans laquelle la manipulation est reine. Un cinéma qui n’a pas de limites et à la profondeur inattendue.

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Comme il l’avait affirmé lors de sa master class au Festival Lumière, Park Chan-Wook questionne l’humanité à travers son cinéma, celle qui résonne à travers sa violence et sa relation avec autrui ; quels que soient ses agissements, il n’existe pas de rapport de force dans ce qui la compose. Alors, comment trouver l’équilibre ? Comment manipuler et ressentir, au fond, ce que l’on doit à notre espèce et aux autres ? Les réponses peuvent se distiller à travers la filmographie du cinéaste coréen, c’est sûr, mais plus que jamais dans Ahgassi (le titre en version originale), sa toute nouvelle création. Sous ce voile des années 30 se cachent bien des réponses dont il est difficile de soupçonner l’existence ; car la surprise est telle qu’il sera très difficile, aussi, d’oublier un tel monument cinématographique.

Dominé par des personnages féminins dynamiques et divinement interprétés, le nouveau film de Park Chan-Wook détonne par cet étonnant rapport de dominant dominé entre les protagonistes eux-mêmes. A mi-chemin entre voyeurisme et jeu érotique complètement inhérent à l’esthétique du métrage, le film se laisse volontairement entraîné dans un champ représentatif de l’humanité des personnages. C’est l’occasion pour le cinéaste d’y dévoiler une part d’innocence dont l’inspiration infantile n’est pas à renier. La lutte consécutive de ce soupçon d’innocence avec la menace adulte permet au cinéaste d’accumuler les réactions en chaîne et, en conséquence, les relations dominantes. Dans ce jeu esthétique se dessine alors une structure scénaristique d’une complexité fascinante : chaque tournant lève un nouveau voile sur la réelle portée du film et de ses composants, jusqu’à atteindre une transe frénétique qui frôle l’harmonie ; car cette transe passe cette étape, elle tend vers la perfection.

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Qui prend le pas sur l’autre ? Quel est le dominant qui dominera ? Quelles seront les victimes ? Les réponses aux questions ne sont-elles pas des révélateurs de ce questionnement intérieur qui gouverne chaque forme de vie, évoquant le souci de l’humanité, sa domination, son vice, sa malsanité et, comme souvent avec Park Chan-Wook, sa violence ? Si le cinéma sert à poser des questions, alors Ahgassi en est l’incarnation la plus pure, et si le cinéma est l’art qui donne des réponses à notre existence, alors Ahgassi est belle et bien une réponse. Véritable touche-à-tout, le cinéaste coréen ne pointe jamais du doigt quelconque agissements, mais les filme avec une sincérité qui fait toute sa générosité et toute sa légende, pour mieux cerner tout le mystère qui entoure l’humain, pour mieux exploiter son terrain de jeu favori. Son traitement de la violence trouve un détournement jouissif dans son nouveau film, que ce soit par un style comique étonnant ou la perpétuelle formalisation des espaces provoquée par un montage affranchi de toutes contraintes. Le mélodrame peut crier victoire, et le drame jouir de son étonnante faculté à produire l’éternité comme un homme apprécie la mort et la fumée d’opium qui, là encore, le dominent. C’est ici toute la réponse de Park Chan-Wook au cinéma, se délecter de son art, proposer un cri intérieur et mieux le dissimuler par l’image animé.

La dissimulation, voilà quelque chose qui trouve une place particulière dans Ahgassi. Elle concerne aussi bien la sexualité des personnages que leurs vices et leurs pulsions, constamment mis à l’épreuve par le danger de l’altérité ; un ordre qui cherche un idéal littéraire, un ancrage naturaliste, une violence érotisée… Cette recherche, cette trame du récit trouve pourtant un moyen de s’expliciter de manière volontairement grossière pour que le film, par conséquent, puisse mieux se dévoiler : un paradoxe qui se transforme rapidement en euphorie car les prises de conscience sont nombreuses et idéalement expérimentales. Les meilleurs témoignages de cet épanouissement sont les mouvements de caméra, d’une virtuosité affolante, qui suggèrent à outrance, subliment par intérêt et se retrouvent prophétisés une fois que l’obscurité laisse place à la lumière signalant la fin de la projection. S’il y a bien des réponses à aller chercher dans toute cette mascarade dont la portée cinématographique sont à la hauteur des questions existentielles proposées par le film, alors la boucle est bouclée, et le rapport de force entre la question et sa réponse n’existe pas, au nom de la cohésion, de l’honneur d’être humain après tout et de se poser naturellement des questions.

L’humain est fantastique, violent, sadique. Beau à regarder, jouissif à écouter et introspectif lorsqu’on s’immerge dans ses images, Ahgassi est un film dont la portée colossale de ces images magnifie les sens et l’art auquel il se soumet. Park Chan-Wook offre avec sa nouvelle création une expérience de cinéma mémorable, presque parfaite, qui verra à travers la lumière du projecteur l’occasion de mieux rendre compte de ce qui compose l’être humain dans les duels intérieurs qui le prédominent, et cela pour l’éternité.


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