QUAND LA FAMILLE S’INVITE AUX OSCARS [ANALYSE]

Cette année, l’Académie des Oscars fait la part belle à la thématique de la famille en nommant trois films: Manchester by the Sea, Fences et Lion. Focus sur ces trois œuvres dramatiques au sujet commun. 

On dénomme souvent les Oscars comme l’événement cinématographique le plus glamour de l’année: les stars, leurs robes, les paillettes… Pourtant, et plus que tout, il s’agit aussi de cinéma. Difficile en effet de passer à côté de la renaissance de la comédie musicale dans La La Land ou encore du drame existentiel dont traite Barry Jenkins dans Moonlight. En prolongement de cela, le cinéma outre-Atlantique a aussi défendu un autre sujet, et pas des moindres: la famille; ses craintes, son fonctionnement, ses espoirs… Puisque Manchester by the SeaFences et Liontous les trois nommés aux Oscars, ont enrichi l’image de la famille grâce à leurs différentes qualités cinématographiques, il est temps pour nous de s’y intéresser à travers cette analyse comparative.

Un contexte puissant

Le premier point commun entre les trois longs-métrages est en effet la plongée dans un contexte particulier qui a cette étonnante faculté de définir les personnages. Dans Manchester by the Sea, Kenneth Lonergan voit à travers le personnage interprété par un Casey Affleck immense – et favori pour l’Oscar du meilleur acteur – l’opportunité de traiter le contexte du deuil comme le centre de gravité des relations entre chaque membre de la famille: un frère décédé, des plaies du passé (qu’on ne révélera pas) encore profondes, l’enjeu présent de survivre face au deuil environnant… De plus, la discontinuité temporelle adoptée par le montage remet en question l’unité de la famille concernée dans le film, notamment dans la relation père/fils (et nous y reviendrons).

Cette relation évolue également dans le Fences de (et avec) Denzel Washington au cœur d’un contexte basé sur les mutations sociétales dans l’Amérique de l’entre-deux-guerres. La liaison familiale nécessite une transformation dont la société a aussi besoin: un parallélisme saisissant. Pour Lion, l’enjeu d’une société qui évolue est aussi remis en cause, jouant ici sur la séparation entre la modernité et la misère du monde. L’histoire vraie qu’adapte Garth Davis détient une force émotionnelle justement parce que la famille du personnage se retrouve en plein milieu de ces mutations que le monde a subies pendant les deux décennies dont traite le film.

Trois personnages, trois pics d’émotion

La place qu’occupe chaque personnage dans chacun de ces films est importante non seulement parce que les interprètes sont tous à un niveau remarquable, mais aussi parce que l’intégration de ces protagonistes dans la thématique stimule au plus haut point. Le personnage de Lee dans Manchester by the Sea tend la main à son spectateur, comme s’il s’agissait de vivre avec lui tout le drame familial qui l’entoure: l’empathie est totale, notamment lorsque Lee tente de construire un lien avec le fils de son frère décédé. Cette esthétique est justement remise en perspective dans Fences: Denzel Washington joue le rôle d’un père de famille qui cherche la force des uns pour nourrir la sienne à travers des tirades aussi dures que touchantes, aussi bien écoutées par les personnages secondaires que le spectateur lui-même.

Le pic d’émotion offert au spectateur et qui, à la fin de la projection, reste instinctivement dans les mémoires, c’est certainement celui de Lion. Vu comme le digne héritier du Slumdog Millionnaire de Danny Boyle, le film de Garth Davis scrute chaque tournant de la vie du jeune Saroo (Dev Patel), de son périple à travers l’Inde jusqu’à ses études supérieures à Melbourne. L’offre de mise en scène du film consiste à intégrer pleinement tous les enjeux émotionnels derrière chaque épisode de cette vie pas comme les autres ; et c’est justement parce qu’elle est différente que la fascination se combine à l’émotion. Les motivations grandissantes du personnage principal sont autant d’ordre éthique qu’émotionnel, et c’est là toute ma majesté du propos de ce film.

(Dé)composer la famille

L’autre point commun entre les trois films, c’est l’intérêt pour la décomposition de la famille. Dans Lion et Manchester by the Sea, la décomposition est d’ordre moral et social. Alors que le premier film décrit la séparation subite d’une famille gangrenée par la misère de leur situation, le second fait le parti-pris de la fatalité en distillant au spectateur des informations sur l’état de composition de la famille: unie par le passé, complètement dans le déni du temps présent. La motivation commune des personnages principaux des deux films est justement de recomposer la famille avec les moyens qui sont les leurs. Ils laissent très peu de place à la matérialité, tout cela en faveur d’une vraie recomposition mentale et émotive.

Pour ce qui est de Fences, les notions de décomposition et de recomposition sont en lutte constante et stimulent le métrage. Bien sûr, le personnage interprété par Denzel Washington ne cesse de se battre pour la cohésion de sa famille, mais ne peut s’empêcher de mieux la déstructurer à travers ses faits et gestes. Viola Davis, dans le rôle de la mère de famille, incarne justement le pivot moral de la cohésion et cette résistance nécessaire à cette fissure dont la menace se veut bien présente – une figure maternelle par ailleurs entretenue dans Lion avec l’actrice Nicole Kidman. Le film questionne la famille à travers chaque enjeu et chaque objet qui se constitue au fur et à mesure qu’elle grandit, et c’est là l’enjeu primordial qui en ressort.

Parce qu’ils font preuve d’un regard aussi intéressant que réussi sur la thématique de la famille, ces trois films nommés ce dimanche aux Oscars du cinéma américain méritent une attention toute particulière; et c’est ce que nous avons essayé d’accomplir en ce jour de remise de prix.


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